Dans un premier temps, il analyse ces réactions et leur argumentaire principale, qui postule que la France serait ontologiquement innocente, « forte de ses glorieuses traditions, héritées des Lumières, de la Révolution et des Républiques ». Il souligne que la polémique n’a, à aucun moment, ouvert de débat contradictoire entre différentes lectures et interprétations de l'histoire, mais opposait l'histoire coloniale telle qu'elle est étudiée par les chercheurs et les universitaires, aux « narrations apologétiques des scribes et des gardiens du temple national ». En effet, « grâce à leurs positions et à la protection de leurs maîtres, les bateleurs radiophoniques et télévisuels et nombre de politiques n'ont plus besoin d'argumenter et d'opposer aux propos qu'ils réprouvent des évènements et des analyses contraires pour les nuancer ou les infirmer. Les anathèmes, les platitudes écholaliques sur la “France–des–Lumières–et–des–droits–de–l’homme“, l'amour de la patrie exhibé avec fierté, la culture sublimée en vertu civique et la conviction d'agir pour défendre l'histoire de l'Hexagone odieusement attaquée suffisent à légitimer la chasse aux hétérodoxes ». « Très prisée dans l'univers politico-médiatique dominant et extrême-droitisée, cette doxa, qui transforme la méconnaissance et l’inconnaissance en qualité, présente cet autre avantage qu'elle fait passer la haine des sciences humaines et sociales, qui est aussi une haine du débat démocratique, pour la volonté de combattre les ravages supposés du “wokisme“ et de l’“idéologie décoloniale“. »
L’auteur rappelle que dès la fin de la Seconde Guerre mondiale et jusqu’à la fin du conflit algérien en 1962, nombre de condamnations – qu’il cite – des exactions perpétrés par les militaires français dans les colonies, y compris parmi les partisans de l'empire, les comparent aux méthodes employées par les nazis, notamment et en dépit de leurs différences, aux massacres de Oradour-sur-Glane.
Olivier Le Cour Grandmaison insiste sur l’idée d’un continuum depuis la « pacification » de l’ancienne régence d’Alger, en 1840, à l’ultime conflit longtemps pudiquement nommé « événements » algériens. Il explique comment, alors qu’à rebours de la judiciarisation croissante des conflits entre les États, le jus belli n’était pas applicable aux guerres coloniales, aux « barbares » qui s’opposent à l’expansion de la civilisation européenne. Alors que Toqueville, comme les responsables politiques et militaires de l’époque, n’euphémise aucunement le conflit qui a débuté en 1840, les textes et les discours des élites politiques et savantes des Troisième, Quatrième et Cinquième République s’obstinent à banaliser les opérations militaires menées en Algérie de 1830 au 19 mars 1962 et à minorer les violences extrêmes de l’armée. S’imposeront ensuite le déni ou la justification de méthodes motivées par celles des « terroristes » du FLN. La stratégie défendue par Toqueville est édifiante : il s’agit de ravager le pays en privant les populations de leurs cultures et de leurs troupeaux, de détruire les moissons à l'époque des récoltes, de déporter les civils, traités comme des prisonniers, fin de favoriser le développement de colonies de peuplement. L'auteur cite ensuite différentes relations, du colonel de Montagnac au maréchal de Saint Arnaud, en passant par le médecin militaire Lucien Baudens et le poète–député Lamartine, qui documentent « les razzias […] transformées en armes de destruction massive destinées à ruiner villages et cultures », à affamer, à terrorisé, à expulser, qui confirment que ces initiatives sont venues « des sommets de la hiérarchie militaire même si leur mode opératoire a été perfectionné au fur et à mesure de leur mise en œuvre et de l'expérience acquise ». Il démontre que le mythe, forgé a posteriori, selon lequel la majorité des contemporains ne pouvait être au courant à cause de la censure imposée par les militaires, ne résiste pas à l'examen, mais qu'au contraire un large consensus existe autour de cette situation, et jusque dans les moindres détails. Ainsi, l’enfumade perpétrée dans les grottes du Dahra, sous les ordres du colonel Pélissier, les 18 et 19 juin 1845, a alors défrayé la chronique. Une réthorique « matricielle » a été déployée, invoquant les exigence du terrain et imputant la responsabilité aux « indigènes », en raison de leur fanatisme et de leur haine des Européens.
Olivier Le Cour Grandmaison revient ensuite sur les définitions du génocide et du crime contre l’humanité. Il tente de comprendre et d’expliquer comment de tels massacres sont rendus possibles par la colère, l’indignation et le ressentiment, « l’exacerbation de haines divers qui, engendrées par la confrontation, réelle ou fantasmée, des colons et/ou des soldats à des ennemis jugés impitoyables et à la peur de la mort, se transforment en fureur homicide individuelle ou collective ». « Tenue en temps normal pour une passion haineuse et mauvaise, susceptible de favoriser de graves atteintes à la sûreté des personnes et des biens et de troubler l'ordre public, la vengeance se mue, au sein des forces armées et dans les circonstances particulières de la guerre menée en Algérie, en une passion bonne pour ceux qui l'encouragent comme pour ceux qui s'y abandonnent puisqu'elle est adéquate aux fins poursuivies : anéantir les “salopard“ de “falagas“ qui “ne sont pas des hommes“, massacrer si nécessaire ceux qui les soutiennent et terroriser les autochtones. Les combattants peuvent être alors exécutés d’autant plus facilement qu’ils sont ravalés au rang de hors-la-loi à cause des méthodes qu'ils emploient. » Puis il analyse les mensonges d’État et la propagande gouvernementale déployée pour défendre « la mythologie impériale-républicaine », avant d’étudier la nature des massacres perpétrés :des assassinats d’hommes sans armes, de femmes, d’enfants et de vieillards, non pour ce qu’ils avaient fait ou pour ce qu’ils menaçaient de faire, mais à titre de représailles ou d’exemples. Ces tueries ne diffèrent, en tous cas pas de nature, avec celles commises par la division Das Reich, le 10 juin 1944, à Oradour-sur-Glane.
Exposé concis mais qui oppose fort efficacement « le courage de la vérité » et surtout celui de « la qualification » aux stratégies discursives des « démagogues et mythographes hexagonaux ».
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
ORADOUR COLONIAUX FRANÇAIS
Contre le « roman national »
Olivier Le Cour Grandmaison
224 pages – 15 euros
Éditions Les Liens qui libèrent – Paris – Novembre 2025
www.editionslesliensquiliberent.fr/livre-Oradour_coloniaux_fran%C3%A7ais-827-1-1-0-1.html
Du même auteur :
« ENNEMIS MORTELS » Représentations de l’islam et politiques musulmanes en France à l’époque coloniale
Voir aussi :