Elle raconte comment lui est venue très tôt « la conscience d’être irlandaise » : complaintes et récits héroïques bercent son enfance, dont ceux concernant Paddy le Rebelle, son illustre et audacieux arrière-grand-père. Elle évoque également ses parents, notamment sa mère qui apprend à ses enfants, alors qu’elle a quatre-vingt ans, que son grand-père était le frère du grand-père de George Bernard Shaw,… parce qu’elle n’en a jamais eu l’occasion avant ! Elle explique que les Irlandais arrivés aux États-Unis au milieu du XIXe siècle vivaient dans des bidonvilles. Ils fuyaient les persécutions religieuses mais « étaient toujours en butte à l’intolérance et aux préjugés, et peinaient à nourrir leurs familles dignement ». Parlant anglais, ils devinrent toutefois plus facilement des citoyens. Ainée d’une famille pauvre, très tôt biberonnée au socialisme, elle assiste à ses premières réunions et lit, à quinze ans, Seul de mon siècle : en l’an 2000, roman utopiste d’Edward Bellamy, LA JUNGLE d’Upton Sinclair et Kropotkine. « Le socialisme était une grande et belle découverte, pour moi – un espoir, une raison de vivre, une flamme intérieure, allumée par l'étincelle de l'anthracite. »
En 1906, elle fréquente, avec sa famille, le Harlem Socialist Club, où elle va prononcer son premier discours, sur le statut des femmes dans la société. Dès lors, elle est invitée à prendre la parole dans d’autres quartiers, puis dans la rue, où elle se sens tout de suite à l’aise. Cette même année, elle adhère aux IWW et subit sa première arrestation. Elle visite les usines et les mines, pour répandre sa parole et rencontrer les ouvriers, comprendre leur condition d’existence. Elle rencontre un mineur, Jack Jones, et l’épouse à 18 ans.
Tout au long de ces cinq cents pages, elle brosse de longs portraits des personnalités qu’elle rencontre : l’écrivain Theodore Dreiser, l'agitateur socialiste James Connoly, Tom Johnson, le maire de Cleveland qui se considérait comme un « transfuge de la ploutocratie vers la démocratie », Mother Jones, Vincent St. John, Bill Haywood,… Elle raconte la répression permanente à laquelle le mouvement ouvrier doit faire face, les arrestations arbitraires, les interdictions, les condamnations. La lutte pour de meilleures conditions de travail s’accompagne souvent d’une lutte pour la liberté d’expression. Elle participe à de très nombreux mouvements sociaux qu’elle documente avec une grande précision, contribuant à une connaissance historique de l’intérieur exceptionnelle. Elle participe, par exemple, au long conflit de Lawrence, pendant lequel Ettor, Giovannitti et Caruso furent inculpés de complicité de meurtre, selon la notion d’association de malfaiteurs largement utilisée contre les meneurs à cette époque. Les mères des enfants qu’elles envoyaient dans des familles new-yorkaises qui acceptaient de les accueillir le temps de la grève, furent poursuivies pour « négligence » et « mauvais traitements sur mineurs ». Au contact de Bill Haywood, elle apprend « à parler aux travailleurs de toute origine, en usant de mots simples et courants dans des phrases brèves et lapidaires, et en répétant la même idée en termes variés lorsqu[‘elle] remarquai[t] que l’auditoire avait du mal à comprendre ». « Les mots sont des outils, et tout le monde n'a pas accès à la boîte à outils tout entière. »
Elle évoque également la question du sabotage, à propos duquel elle a rédigé une plaquette fortement inspirée de celle d’Émile Pouget, mais qu’elle semble renier ou minimiser. L’appareil critique et la préface, établis par le traducteur modère régulièrement ses propos, en rappelant qu’ils sont rédigés plusieurs décennies après les faits, alors qu’elle est devenue dirigeante du Parti communiste.
Parce qu’elle a commencé à militer très jeune mais aussi parce qu’elle était sur tous les fronts, Elisabeth Gurley Flynn est à elle seule une véritable mémoire des luttes sociales du début du XXe siècle aux États-Unis. Témoignage de première main.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
THE REBEL GIRL
Souvenirs de jeunesse, 1906-1916
Elizabeth Gurley Flynn
Traduction de Philippe Mortimer
512 pages – 13 euros
Éditions Libertalia – Montreuil – Mai 2026
www.editionslibertalia.com/catalogue/poche/gurley-flynn-the-rebel-girl
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